Faites ce que je dis, pas ce que je fais…

Il y a pas mal de domaines dans lesquels je me sens plutôt mal pour conseiller les patients.

Des domaines parfois vraiment médicaux (comme la vaccination par exemple, ou le suivi biologique), parfois pas totalement, plus proche des choix de vie individuels (comme l’accompagnement de la grossesse et de la naissance, et plus tard le maintien à domicile ou pas des personnes âgées) ou de l’éducation (le sommeil, l’alimentation, les pleurs, le respect…)

Ces sujets, ils sont importants, ils me touchent particulièrement, et je ne veux pas les éluder.

Mais parfois, mes choix de vie personnels me mettent dans une position inconfortable pour conseiller les autres…

Alors quel discours doit adopter un médecin généraliste qui se veut honnête, sans oublier les recommandations de bonne pratique?

Je n’ai pas encore trouvé la réponse, mais j’essaie d’être créative!

En ce moment, la question de la diversification alimentaire chez le nourrisson me pose problème, par exemple… Parce que je suis en plein dedans, pour mon 4e bébé, qui n’a pas un rapport à la nourriture facile à gérer…

J’ai diversifié mes enfants successives de façon très différentes… Au fil des années et des enfants, je me suis rendu compte que la question de l’alimentation n’acceptait pas de réponse universelle. Ceci dit, ayant été primipare un jour moi aussi, je comprends fort bien le besoin de conseils et de repères sollicités par les jeunes parents. « Faites au feeling », c’est bien joli, comme conseil, mais je me souviens très bien avoir répondu moi-même au professionnel qui me donnait cette réponse « Oui mais moi, je ne sens rien, alors je fais quoi?! »

Fille N°1, il y a 11 ans…

J’étais une jeune primipare stressée, affligée d’un bébé « aux besoins intenses », pour qui rien n’allait jamais assez vite, et qui n’était jamais repu… A 4 mois, elle buvait des biberons de 240 à 270ml,  4 à 5 fois par jour… (avec l’autorisation du pédiatre, jamais je ne me serais permis de prendre quelque initiative que ce soit) Sa courbe de poids s’envolait, c’était l’horreur… Le pédiatre me faisait des « ordonnances d’alimentation » (donner des petits pots parce que c’est plus simple et plus sûr, commencer par tel légume, ne pas donner telle viande, donner telle quantité pendant 1 semaine, puis augmenter de telle façon… Aucune latitude, hors de cette façon de faire, point de salut) Cela me convenait, car je ne me sentais absolument pas capable de décider quoi que ce soit pour ce bébé à cette période de ma vie…

Fille n°2, il y a 9 ans…

Fille n°2 est arrivée 17 mois après sa « grande » soeur… Par chance, ce bébé-là fut un bébé « facile », le genre qu’on pose dans un coin pour s’occuper de la grande et qu’on oublie… Le genre qu’on allonge dans son ptit berceau, qui gazouille, et qui s’endort « comme un bébé »… Le genre qui mange bien comme il faut les quantités qui sont marquées sur les boites… Par contre, elle était allergique au lait de vache. Hydrolysat, donc, puis légumes maison, toujours mixés et donnés à la petite cuillère…

Fille n°3, il y a 5 ans…

Entre n°2 et n°3, tout a changé pour moi: j’ai découvert l’univers du « maternage proximal », l’allaitement long, et une autre façon de diversifier les enfants, en les laissant manipuler des morceaux tout de suite, plutôt que de passer par la case « purée-cuillère ». Elle a été allaitée 6 mois de façon exclusive, comme recommandé par l’OMS et le monde de l’allaitement, puis le lait maternel est resté sa principale source de nourriture pendant au moins sa première année voire beaucoup plus, je ne me souviens plus quand elle a commencé à manger des quantités considérées comme « normales » pour un enfant de son âge… Elle tétait énormément, à la demande, jour et nuit, elle mangeait tout ce qu’on lui proposait avec plaisir, et sa courbe de poids était superbe…

A cette période, j’étais remplaçante, et je commençais à avoir du mal à trouver une attitude neutre concernant l’alimentation… Je ne voyais personne en consultation qui faisait comme moi… J’avais envie de leur ouvrir les yeux sur d’autres perspectives, mais en même temps, ça avait l’air de bien se passer pour eux comme ça, ça se passait bien pour moi à ma façon, j’ai donc pris le parti de cloisonner… Je donne des conseils consensuels, et moi je fais l’opposé…

Fille n°4, il y a un peu plus d’un an…

Celle-ci a bouleversé toutes mes certitudes concernant l’alimentation… J’étais bien décidée à adopter la même technique que pour n°3: allaitement puis manipulation d’aliments, pas de prise de tête… Contre toute attente, même l’allaitement n’est pas allé de soi… J’ai galéré pendant un bon mois et demi avant d’avoir l’assurance que j’allais pouvoir mener l’allaitement long que j’avais imaginé. Heureusement, ça, ça roule! Par contre, elle n’a pas DU TOUT accroché sur la nourriture… M’étant un peu éloignée du milieux du maternage, voyant défiler en consultation des nourrissons diversifiés relativement tôt et de façon très « petits pots selon le protocole blé#dina », ayant un bébé moins accro à la tétée et qui donc ne prenait pas énormément de poids… Je me suis pas mal remise en questions, et la diversification n’a pas été (et n’est toujours pas) quelque chose que j’ai vécu sereinement…

Alors comment conseiller les autres, quand on est soi-même un peu perdue?

Ma fille n’a accepté pendant des semaines que des petits pots de couleur orange… Bizarre, mais c’est ainsi! (Les compotes de fruits, elle a toujours bien aimé, par contre…) Aujourd’hui encore, elle mange essentiellement les petits pots à la carotte et au potiron seuls, froids. Et ça n’a pas coulé de source… Combien de batailles (perdues par nous) pour lui faire avaler 3 cuillères de purée… Quel stress, quelle incompréhension, quelle frustration (chez nous, la nourriture, c’est important, on aime tous manger!) Comme protéines, en dehors de mon lait, elle prend du surimi, du jambon, et du fromage (le crottin de chèvre notamment, et la tome de brebis… elle est très sélective!). Elle mange du pain, certains biscuits mais pas tous. Elle mange des frites et de la pizza… Punaise, la honte, j’vous jure, DES FRITES!! Bon pas beaucoup, et pas tous les jours, mais quand on en mange, elle devient hystérique jusqu’à ce qu’on lui en donne (et ne me faites pas la morale sur les limites, l’éducation, touça touça, hein!!) Avec un bébé qui ne mange pas « bien », à un moment on est tellement contents qu’elle s’intéresse à quelque chose, qu’elle ne se mette pas à pleurer en détournant la tête quand on lui propose des aliments, qu’on est prêts à lui laisser manger un peu n’importe quoi… Contre toute attente, maintenant elle aime aussi les haricots verts, mais pas en purée: mangés avec les doigts, elle adore! Elle croque aussi dans les pommes, mange des bananes et du raisin…

Donc voilà…

Que dire aux patients qui me sollicitent pour les guider dans la diversification de leurs enfants??

Actuellement, j’ai trouvé un positionnement qui me semble vivable pour moi et pour mes patients.

Je commence par leur demander comment ils envisagent de procéder pour la diversification de leur enfant.

Parfois, ils ont déjà leur idée sur la question, et à part énorme erreur diététique, je valide et encourage.

Parfois, ils ne savent pas, et attendent de moi que je les guide… Alors je leur explique que l’alimentation étant pour moi un sujet tellement variable d’un enfant à l’autre, d’une famille à l’autre, que je me refuse à donner des consignes strictes de diversification. Pas d’ordonnances alimentaires avec moi. S’ils ont besoin de cette approche-là, il faudra qu’ils consultent quelqu’un d’autre (et ils n’ont pas à aller loin, de l’autre côté du couloir, ça sera comme ça!) J’essaye de les rassurer sur leurs compétences de parents pour ce bébé-là: personne ne peut savoir à l’avance ce qui lui conviendra, et personne ne saura mieux qu’eux ce qui est bon pour lui. Je leur donne des fiches que j’ai faites à partir des recommandations de la société française de pédiatrie, à titre de repères, en précisant bien que je vois ça plus comme des pistes qu’il faut s’approprier en fonction des réactions du bébé…

Et en lisant par exemple qu’il ne faut pas associer 2 sources de protéines au cours du même repas, et ce genre de sages recommandations… Je pense très très fort « arf, si vous saviez comment ça se passe chez moi!! »

Parfois, quand je les sens open, je leur parle de la « diversification menée par l’enfant »

Mais depuis n°4, je suis plus mesurée quand même… Quoique… Si je ne m’était pas « inquiétée » de ne pas la voir intéressée par la nourriture à 6 mois… Elle n’était sans doute juste pas prête…

Et quand des parents me parlent de leur enfant qui « ne mange rien », je compatis très fort intérieurement, mais j’évite de leur raconter ma vie, je ne trouve pas ça très professionnel… Ça me démange, quand même, parfois… Alors je leur conseille ce livre qui m’a beaucoup aidée et déculpabilisée:

« Mon enfant ne mange pas », de Carloz Gonzalez

A certains qui insistent, qui posent plein de questions et qui veulent des réponses précises, je leur dit le plus simplement possible que mon expérience personnelle en la matière ne m’autorise pas à leur faire croire que j’ai les réponses à toutes les questions et qu’il faudra faire sans… et que ce n’est pas si important… Qu’avec leur soucis de faire au mieux pour leur enfant, ils ne peuvent pas se tromper beaucoup, qu’il leur faut juste apprendre à relativiser et que le reste viendra tout seul…

Je ne sais pas si je fais bien…

Parfois j’ai l’impression que je me complique bien la vie… L’alimentation sur ordonnance, ça va peut-être plus vite pour le médecin, ça donne une image de praticien sûr de lui, solide, et c’est rassurant pour les parents…

Mais bon…

Ça ne me correspond pas!

Alors je continue d’essayer tant bien que mal de trouver un juste milieu…

Mais toujours je pense « Faites comme vous voulez… mais pas forcément comme moi quand même! »

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2 réflexions au sujet de « Faites ce que je dis, pas ce que je fais… »

  1. Oui, il y a des parents qui veulent des ordonnances alimentaires pour leur petit avec la composition, le grammage et l’heure des repas, ce sont souvent des parents de premiers mais pas seulement.
    Non, ce n’est pas leur rendre service que de leur fournir ce qu’ils demandent, et tu as à mon sens tout à fait raison ils faut les encourager à s’apercevoir que leur enfant et eux mêmes ont des compétences qu’ils ne soupçonnent parfois pas.
    Merci pour ce joli témoignage qui m’aide à avancer dans ma pratique! Je me suis arrêtée à 3 filles mais sans surprise, elles ont également eu chacune un parcours alimentaire différent.

    • Ca me rassure de lire que « ce n’est pas leur rendre service que de leur fournir ce qu’ils demandent »… Parce que parfois, je me demande, quand même… Je me dis que je n’aurais pas aimé tomber sur un médecin comme moi, quand j’ai eu ma première fille!! Ou alors, ça m’aurait forcé à prendre confiance en moi? Mais on ne réécrit pas l’histoire!

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