Le bonheur de ne plus avoir peur

L’autre jour, j’ai vu en consultation une jeune femme qui m’a beaucoup touchée…

Elle consultait pour une fièvre, et elle était complètement paniquée à l’idée de devoir prendre des médicaments… De fil en aiguille (je ne peux pas laisser une personne pleurer sans chercher à entendre ce qui se cache derrière ses pleurs) elle m’explique que cela fait deux ans qu’elle est paralysée par la peur… Cela avait commencé insidieusement, et puis elle en était arrivée à avoir peur de tout, y compris à l’idée de sortir de chez elle. Toute sortie éveillait en elle une peur panique à tel point qu’elle n’entreprenait plus rien.

En la voyant, j’ai eu comme un flash ; j’ai eu l’impression d’avoir devant moi la personne que j’aurais pu devenir si…

Si quoi, au juste ?

Si je n’avais pas rencontré les bonnes personnes, sans doute, et si je n’avais pas trouvé la force de prendre le chemin du mieux-être… Si je n’avais pas retiré mes œillères, aussi…

A la fin de mon externat, j’ai sympathisé avec ma voisine de pallier, qui consultait une homéopathe et un acupuncteur… Avant cette rencontre, je n’avais jamais côtoyé personne ayant recours aux médecines « parallèles ». J’ai d’abord halluciné quand elle me racontait que son acupuncteur la disait anémique en lui prenant le pouls (en dehors d’une anémie profonde et aiguë qui lui aurait donné un pouls filant, je ne voyais pas comment il pouvait affirmer cela…), entre autres choses… Charlatanisme, pensais-je !

Et puis au cours de ma première grossesse, étant malade et ne souhaitant pas prendre d’allopathie, j’ai moi aussi consulté l’homéopathe… J’ai apprécié sa douceur, son calme, le temps qu’elle m’a accordée… La proximité géographique aidant, c’est elle que j’ai consultée par la suite pour le suivi de mon bébé nouveau-né. Elle aurait pu se contenter de « peser-mesurer-vacciner-encaisser »… Mais elle a « vu »…

Elle a vu ma difficulté à entrer en contact avec mon bébé, la façon machinale, « clinique », dont je m’occupais d’elle, mon épuisement, l’angoisse sourde et profonde qui ne me quittait pas…

Ai-je pleuré pendant les consultations ? Je ne crois pas… Elle a néanmoins cherché à m’aider à créer un lien avec ce bébé : elle m’a d’abord orientée vers une personne « maternante » (je ne connaissais pas ce mot à l’époque) pour apprendre à faire des massages à ce bébé, pour entrer en relation avec lui… Souvenir douloureux que ces rencontres avec cette personne, d’ailleurs, un tel décalage entre nous… Je pense qu’aujourd’hui nous aurions des choses à partager, mais à l’époque je n’en étais pas « là ».

Par la suite, elle m’a orientée vers une sophrologue, me disant que cela m’aiderait à apprendre à « gérer mes émotions »…

C’est cette rencontre qui a contribué à changer ma vie.

Au cours d’un travail qui s’est étalé de façon très irrégulière sur un peu plus de cinq ans, j’ai effectué un passage à l’âge adulte. J’ai trouvé l’accompagnement dont j’avais besoin pour « apprendre à gérer mes émotions »… C’est-à-dire les entendre, les écouter, les accepter, un peu mieux les comprendre aussi… Et puis également M’entendre, M’écouter, M’accepter, un peu mieux ME comprendre…

Je me souviens de cette séance, peu avant la fin de mon congé maternité, que j’ai passée à pleurer sans interruption… Première journée complète où je confiais mon bébé à sa nourrice… Le rituel de fin de séance où il m’était demandé de trouver un projet positif à mettre en œuvre : rien, nada, le black out… Ma vie me semblait vide de sens, retourner travailler me terrifiait, me séparer de mon bébé était un déchirement…

Cette période a été difficile, surtout professionnellement. J’étais interne, j’avais très peu confiance en moi, très peu de self-esteem ; je ne savais pas m’imposer et n’en avais d’ailleurs aucune envie : je voulais juste faire ce qu’on attendait de moi et me faire oublier, être transparente, invisible…

J’ai enchainé les stages peu formateurs sans faire de rencontre professionnelle marquante.

Un jour j’ai quitté l’hôpital avec bonheur… pour commencer les remplacements dans la terreur.

Je ne me sentais absolument pas préparée à exercer la médecine générale, j’avais peur, tellement peur… De me planter, de ne pas savoir, que ça se voie… D’être nuisible… Je partais travailler l’angoisse au ventre, avec cette sensation d’être un imposteur et que les patients allaient me démasquer… A la fin de chaque journée, j’étais partagée entre le soulagement qu’il ne soit rien arrivé de grave ce jour-là, et l’angoisse que cela se produise le lendemain…

Avec le recul, c’est un fait que je n’étais pas opérationnelle. Mais cela ne venait pas de moi (en tout cas pas QUE de moi)

Comment peut-on espérer qu’une formation quasi-exclusivement hospitalière nous prépare à l’exercice de la médecine libérale ? Que des stages dans des services spécialisés nous forment à la médecine générale ? « De mon temps », il n’y avait qu’un stage de 6 mois en cabinet dit « stage chez le praticien ». C’est mieux que rien, mais tellement insuffisant…

Pour ma part, je retiens de mes 5 stages d’interne l’impression d’être toujours en premier semestre, d’être toujours un peu « incapable », d’être celle qu’on appelle « faute de mieux » s’il n’y a pas d’interne de spé, ou s’il n’est pas dispo…

Après 6 mois passés dans un service quel qu’il soit, on a beaucoup appris sur la spécialité du service et on commence à être capable de faire quelque chose, d’être autonome, voire performant. Les internes de spécialité partent alors dans un autre service où ils pourront mettre à profit ce qu’ils ont appris et approfondir leurs connaissances. Les internes de médecine générale enchainent dans un service d’une autre spécialité, où ils repartent de zéro à chaque fois, où ils se construisent insidieusement une identité de « sous spécialité ».

Mes stages hospitaliers m’ont appris l’étendue de tout ce que je ne saurais jamais…

Ma dépression est liée à des facteurs personnels également, c’est évident. Mais lorsque plus tard j’ai eu l’occasion de discuter avec mes anciens camarades de promo, j’ai pu constater que nous étions nombreux à avoir été mal, voire très mal, à cette période de notre vie… Celui-ci qui a aussi  été sous antidépresseurs, celle-là qui a arrêté d’exercer car elle sentait cela la détruisait, celles-ci qui sont devenues accros aux anxiolytique (la peur, toujours la peur)… Quel gâchis…

Quant à l’aspect plus personnel de mon parcours, même si la personne marquante qui m’a entendue et orientée est un médecin généraliste (certes homéopathe, mais avant tout généraliste), je sais aujourd’hui que ce n’est pas à ce niveau du système de soins que je pourrai m’épanouir… Pour de multiples raisons que je détaillerai peut-être plus tard, je sais que je ne pourrai pas rester médecin généraliste toute ma vie. Parmi celles-ci, il y a l’envie de :

–          Ne plus être considérée comme un service qu’on consomme

–          Ne plus me sentir oppressée en entendant une sonnerie de téléphone

–          Ne plus avoir à me préoccuper d’être joignable à tout moment

–          Pouvoir prendre mon temps

–          Ne plus avoir d’employés

–          Quitter le système de gardes

–          Exercer dans un domaine moins vaste, que je pourrais approfondir par des formations ciblées, qui me permettront d’acquérir une vraie compétence sur les sujets qui me passionnent

–          Etre plus présente pour mes enfants, ne plus rentrer après leur coucher

–          Et tant d’autre choses…

J’ai conscience que mon projet est sans doute utopique, que je devrai me confronter à un moment ou à un autre au principe de réalité… Mais j’y crois. C’est ça qui me permet de me lever chaque matin sans avoir la boule au ventre. Cela prendra le temps qu’il faudra, je ne suis pas pressée, mais je suis déterminée.

En attendant, j’essaye de profiter des nombreux aspects positifs et épanouissants de ma profession, et dieu sait qu’il y en a! Car je l’aime aussi, au fond, ce métier… Même si je n’étais pas préparée à ce qui m’attendait!…

Aujourd’hui, j’ai réussi à vivre sans être dévorée par la peur, et c’est une belle victoire. Il me reste maintenant à dépasser la peur de me lancer dans la vie dont je rêve…

 

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8 réflexions au sujet de « Le bonheur de ne plus avoir peur »

  1. Ping : Coming-out | Kalindéa

  2. Bonjour
    Moi qui évite d’habitude les blogs médicaux de MG je suis bien content d’être tombé sur le tien !
    Je me retrouve complètement dans ta description.
    J’ai commencé les rempla début 2012 après 2 mois sans rien faire (à la fin de mon internat) tellement j’avais peur. Peur de ne pas savoir, peur que le patient ne comprenne pas ce que je lui dis, peur de mal diagnostiquer, de ne pas savoir traiter, de faire une erreur de posologie, qu’il arrive un truc grave au patient, qu’il porte plainte, que j’aille en prison… Et les patients qui nous prennent pour un drive-in, la peur du téléphone qui sonne en me disant « qu’est ce qui va bien encore me tomber dessus avec cet appel », les demandes des patients injustifiées, des horaires de dingue (dans certains rempla je suis dès fois horrifié en voyant les horaires du médecin où je fini la semaine sur les genoux alors que le médecin fait ça TOUTES les semaines), l’absence de vie et de loisirs à côté …
    Je suis comme toi je ne veux pas une vie de sacerdoce à passer à côté de ce qui est important dans la vie. J’espère quitter rapidement la MG allopathique, je me spécialise actuellement en micronutrition et méthode de gestion du stress et espère pouvoir faire cela d’ici moins de 5 ans, en secteur 3 de préférence. Ce n’est pas facile et ça prend du temps pour se former. De plus comme je souhaite garder une vraie vie en dehors du boulot, je limite énormément le nombre de semaines de rempla par mois.
    En un an et demi de rempla mes peurs ont bien diminuées, parfois elles reviennent. Je me soigne aussi (homépathie, acupuncture, cohérence cardiaque, EMDR…) ça fait déjà plusieurs années. Je vais pas te faire l’historique de mon dossier médical ;-)
    Et cette impression d’hypocrisie permanente avec les patients quand on ne fait pas la médecine que l’on voudrait faire. Quand on donne des médicaments pour traiter le symptôme genre l’anxiété alors que nous-même on travaille dessus depuis au moins 7 ans, qu’on a essayé plein de choses… Ou d’autres symptômes qui mériteraient juste d’expliquer au patient que tout vient de sa façon de vivre, mais qu’il faudrait plusieurs séances et plusieurs heures pour tout reprendre à zéro. Et encore, si il ouvert à ce qu’on dit et prêt à être un patient « actif » et non « passif », « assisté » comme la plupart des patients.
    Et non ton projet n’est pas utopiste, il faut juste prendre le taureau par les cornes.
    Bonne continuation
    Pierre

  3. je découvre ton blog et me reconnais aussi immédiatement, j’aurai pu écrire la même chose il y a quelques années ! heureusement j’ai réussi à me reconvertir , j’ai quitté la médecine générale, je ne pouvais plus la pratiquer comme on se l’impose au bout d’un moment : la course à l’acte pour payer des charges qui ne font qu’augmenter, la frustration de pas pouvoir prendre son temps avec les patients, de faire tout vite et donc mal,, les gardes épuisantes, la pression de la CPAM, plus les problèmes au cabinet, les associés qui ne partagent pas les mêmes valeurs et la famille et les enfants et tout le reste….Ce n’est pas utopique comme projet, c’est faisable, je ne suis pas la seule de secteur à l’avoir fait, et nous ne regrettons pas, Alors courage !

    • Merci beaucoup pour ton commentaire, que j’ai reçu comme une vraie bouffée d’oxygène, et qui me donne envie de te poser un millier de questions! Comment tu as géré l’arrêt de ton activité vis à vis des patients, des associés? As-tu trouvé un successeur? Dans quel domaine exerces-tu à présent? Et tant d’autres choses! Je serais vraiment heureuse de pouvoir échanger sur le sujet… Ici ou par mail si tu préfères, via l’adresse que tu as donnée en laissant ce commentaire…
      Quoi qu’il en soit, j’espère que ta nouvelle orientation te satisfait pleinement, et je te souhaite une belle suite.

      • Je découvre ton (votre?) blog ce jour et moi aussi j’ai des millions de questions à te poser!Mais je n’ai pas trouvé comment te contacter,est-ce possible?Car j’ai l’impression que l’on partage la même philosophie concernant la pratique de la médecine,l’éducation des enfants (l’allaitement long,sujet de ma thèse ;-), le maternage…) et je suis aussi à un tournant de ma « petite » carrière où je m’interroge sur l’avenir…
        Est-il possible de savoir quelle nouvelle « orientation » tu envisages? Car quelque chose me dit que c’est peut-être la même que moi…et je trouve peu d’infos à ce sujet.
        Quoiqu’il en soit,je vais finir de lire ce blog où je me retrouve…Et au plaisir,si tu souhaites en discuter!

      • Je t’ai répondu en privé ;)
        Je crois qu’on a effectivement une philosophie de vie très proche, et je serais ravie d’échanger sur notre pratique et notre quotidien de femme médecin maman maternante ;)

  4. Je me retrouve énormément dans ce que tu décris… et comme tu le dis après coup je me suis rendu compte que nous étions si nombreux dans ce cas !

    Le ras-le-bol de l’hôpital, la sensation de devoir tout recommencer au début à chaque nouveau stage, la grossesse au milieu de l’internat (non prévue en plus pour ma part, ce qui a amené son lot de panique et de peurs aussi) les angoisses de devoir retourner bosser après mon congé, le soulagement de quitter enfin l’hôpital mais l’angoisse des remplas, avec cette boule au ventre qui m’empêchait de dormir…

    Pendant longtemps mon mari m’a demandé « Bon ok, l’hôpital/tel cabinet/telle façon de travailler, ça te plaît pas. Qu’est-ce que tu aimerais faire alors ?
    – … heu…
    – arrêter de travailler et t’occuper des enfants ?
    – heu…. non je pèterais un cable au bout d’un moment.
    – alors travailler comment ?
    -…. je sais pas. »

    Fou au bout de tant d’années d’études d’être incapable d’être motivée pour quelque chose…
    Et ça y est effectivement, maintenant, j’arrive à aller bosser sans avoir peur, sans angoisser, en prenant du plaisir parfois, du plus en plus souvent.
    Même si au final je ne sais toujours pas ce que j’aimerais faire :)

    • Merci d’être passée par ici et de partager ton ressenti :))
      Moi aussi je pense que je pèterais un câble si je ne travaillais pas du tout… Mais je suis frustrée de ne pas être plus présente pour mes filles… Alors que je ne bosse même pas à temps plein! Éternelle insatisfaite que je suis!
      Pendant mes études, j’ai souvent envisagé de tout plaquer, genre pour faire fleuriste ou ouvrir un salon de thé ou faire prof « pour les vacances », mais c’étaient plus des choix par défaut, une fuite…
      Aujourd’hui je ne regrette pas d’être allée au bout et d’avoir « apprivoisé la peur » mais c’était dur, quand même… Et encore aujourd’hui, surtout au retour des vacances par exemple, elle revient parfois…
      J’espère que tu trouveras la façon d’exercer qui te convient, en tout cas :))

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