Le paradoxe de la médecine générale

En médecine générale, ce qui est frustrant, à mon sens, ce sont les innombrables symptômes un peu vagues dont les patients nous font part, et dont on ne sait souvent pas trop quoi faire, il faut bien l’avouer. L’absence de diagnostic précis, qui pourrait conduire à un traitement adapté, et aboutir à la guérison. Parce que c’est quand même bien ce que les patients viennent chercher en nous consultant, je crois, la guérison.En tout cas, c’est ce que j’aimerais leur apporter!

Alors quand Gilbert est venu me consulter ce jour-là, pour son renouvellement mensuel (je n’ai jamais réussi à lui faire des ordonnances à renouveler, à Gilbert, il préfère venir tous les mois « parce qu’on ne sait jamais« …) et qu’il m’a parlé de ses malaises un peu vagues type vertiges qui lui arrivent depuis quelques jours, je me voyais déjà lui prescrire un chouille de TANGANIL dans l’hypothèse d’un truc un peu vestibulaire pas trop systématisé… (bah oui, je suis comme ça, j’avoue, des fois je prescris des trucs dont je ne suis pas sûre que ça serve à quelque chose…)

Mais Gilbert possède un tensiomètre et s’en sert de temps en temps, donc il a pris sa tension au moment des malaises, qui est normale. « Et les pulsations elle étaient toujours autour de 30, par là » me dit-il… Genre tout va bien, quoi… Moi j’ai changé de tête (30 de fréquence cardiaque, c’est vraiment pas beaucoup du tout)

Je l’ausculte donc, et confirme une fréquence cardiaque à 30 et des poussières.

Je dégaine donc mon ECG (fraichement ressorti du placard de mon associé et remis en service, d’ailleurs, parce que quand même ça peut ptêt servir une fois de temps en temps…) et là tadaaaaam:

DSC_0019

Même moi qui suis une quiche en interprétation d’ECG, ça m’a fait frémir…

On va dire (parce que internet c’est pas vraiment la vraie vie) que j’ai appelé le cardio, que je lui ai dit posément « J’ai Gilbert avec moi qui a un BAV III à QRS larges à l’ECG, vous me préparez un bloc, je vous l’envoie directement aux soins intensifs pour que vous lui implantiez un Pace Maker« . Dans les faits ça a été un peu plus laborieux! Cependant, il a quand même eu son Pace Maker l’après-midi même, et c’est bien là l’essentiel!… (Punaise, si je savais raconter les histoires, ce serait LE truc avec lequel je me ferais mousser en société!)

Alors quand Gilbert est revenu, une semaine après, j’étais un peu son sauveur… Même à l’hôpital, on lui a dit que j’étais un bon docteur, trop la classe! Du coup, quand je lui ai dit que non, vraiment, pour sa diarrhée chronique qu’il se traine depuis des lustres et qu’on a déjà exploré et tout et tout,  je ne pouvais rien faire de plus… ni pour sa toux J2… et ben il a été drôlement déçu, Gilbert… Et je crois qu’il se demande encore si je suis un si bon médecin que ça, finalement!

Tout ça pour dire quoi? (à part que j’ai fait l’ECG d’un BAV III à QRS large dans MON cabinet!)

Et bien comme je le disais dans mon titre, que la médecine générale est paradoxale… Au milieu de la bobologie, il y a parfois l’urgence. Parmi la multitude de symptômes mal étiquetés, parfois il y a le diagnostic. Lorsque l’ennui menace, parfois il y a la montée d’adrénaline…Personnellement, je ne cours pas après les urgences, je ne cherche pas le frisson, je me satisfais du train train quotidien… Mais bon quand même… J’avoue que c’est sacrément grisant de mener l’affaire d’un bout à l’autre comme ça, et d’avoir l’impression d’avoir vraiment servi à quelque chose pour une fois…

Paradoxe aussi de ce patient qui venait « pour son renouvellement », sur un RDV programmé, pas du tout « en urgence » alors que c’en était une vraie de vraie. Alors que le 38°5 du petit de 2 ans mis en évidence au réveil de la sieste doit être vue sans délai le soir même sinon c’est i-nad-mis-sible…

Et puis le paradoxe, il est aussi dans le regard qu’on pose sur nous, sur nos compétences, nos attributions…

« Votre médecin, c’est un bon médecin » a-t-on dit à mon patient à l’hôpital. Chouette…

Alors qu’au même moment un rhumatologue pestait peut-être en examinant un de mes patients que je lui adressais en des termes s’approchant de cela: « Je vous adresse Madame Nathalie qui a mal partout depuis vachement longtemps, je lui ai fait faire des radios et des prises de sang et je lui ai filé des anti-inflammatoires mais ça marche pas et je sais plus trop quoi faire avec elle alors merci de m’aider, ce serait gentil… »

Ou bien qu’un gars un peu essoufflé que j’aurais traité pour une bronchite (en lui donnant des antibiotique même si une bronchite c’est le plus souvent viral) faisait peut-être tranquillement son infarctus dans son coin…

Finalement, c’est quoi, « être un bon médecin« ? Je ne sais pas vraiment, mais en tout cas, c’est exigeant, ça j’en suis sûre… Et souvent ingrat…

Je ne sais pas comment font ces médecins qui attrapent la grosse tête, qui se laissent griser par les succès en occultant les erreurs, les insuffisances, les « a-peu-près » coupables… Moi je ne sais pas faire… Définitivement!

(Mais je suis quand même contente de moi!)

 

 

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6 réflexions au sujet de « Le paradoxe de la médecine générale »

  1. Bonjour, je viens de découvrir votre blog et je trouve tres intéressant d’avoir le point de vue d’un médecin. Mais en lisant ce billet je me pose encore cette question qui me revient souvent. Pourquoi les médecins n’envisagent que rarement un problème lié au gluten – dans le cas de diarrhée chronique par exemple ? C’est absolument une question, pas un jugement… Merci

    • Je ne saurais pas dire pourquoi « les médecins n’envisagent que rarement un problème lié au gluten ». Je constate de plus en plus que mes correspondants spécialistes l’évoquent mais souvent sans forcément aller plus loin. Se pose ensuite le problème des évictions.
      Pour ma part, j’ai été plus sensibilisée aux intolérances au lactose… J’ai souvent proposé des évictions, à une période, et me suis retrouvée face à un refus de les mettre en place car trop contraignantes surtout « tant qu’on n’est pas sûr »… oui mais pour être sûr il n’y a qu’à faire les évictions et on aura la réponse… oui mais non.
      Pour le gluten, il y a bien les sérologies, mais peu fiables si mes sources sont exactes dans les intolérances (plus sensibles dans le cas de la maladie coeliaque avérée avancée)
      Ceci dit, trois réflexions me viennent:
      1/ pour mon patient, j’ai été amenée à le traiter par antibiotiques pour une pneumopathie, et j’ai eu la surprise de le revoir en fin de traitement également soulagé de sa diarrhée… Comme quoi, parfois…….
      2/ je constate actuellement que j’anticipe trop souvent la réponse des patients. Mon rôle reste de proposer (évictions ou toute autre prise en charge) et au patient de voir à quel point sa symptomatologie le gène, pour décider en connaissance de cause.
      3/ parfois je n’envisage pas parce que… je n’y pense pas… triste mais simple!
      Merci pour votre passage ici et pour votre commentaire :)

  2. Tu peux être contente de toi, oui! pour le BAV, et pour ce billet de blog, qui raconte si bien ce qu’on vit tous les jours. La notion de « bon médecin » est effectivement une notion à géométrie variable ;-)

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