Cher confrère

Hier soir, en sortant de chez l’acupuncteur, je me suis attardée devant la plaque d’un cabinet de médecine générale. De ville.

Parce qu’il y avait de la lumière.

Pour voir comment les autres organisent leur activité.

Et j’y ai lu avec stupéfaction:

« Consultations libres: 7h30-12h30 / 16h-21h »

o_O  (bon, a priori, il ne consulte pas le mercredi, mais quand même…)

Ça m’a fait l’effet d’un uppercut…

Outch…

A l’heure où j’essaye de me persuader que mes choix d’exercice sont légitimes (les RDV plutôt que la consultation libre, le dernier RDV à 18h30, touça touça), où je résiste tant bien que mal à la demande pressante des patients de rajouter 1 puis 2 puis 3, puis encore plus de créneaux de RDV en fin de journée « pour les gens qui travaillent tard », où je prends moi-même des RDV à 19h chez l’acupuncteur sus-cité parce que ça m’arrange bien qu’il consulte tard…

Ça m’a ébranlée de voir le rythme que certains s’imposent…

Est-ce cela qu’on attend de nous??

Bon, quoi qu’il en soit, heureusement que chacun travaille comme il l’entend, cela permet aux patients de choisir leur médecin selon ces critères là aussi… Mais je me demande sincèrement comment on peut vivre à ce rythme-là… Certes, c’est rendre un service aux gens, se rendre disponible…

Mais non, quoi, non, vraiment…

Cher confrère, je pense bien à vous, et j’espère que vous tenez le coup… Sincèrement.

 

 

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#PrivésDeMG _ L’installation

J’ai parlé il y a quelques jours de mes études, je voudrais revenir aujourd’hui sur mon installation…

J’en ai déjà parlé ici, d’ailleurs, souvenez-vous ;)

Au début de mon installation, il y a 4 ans, j’ai vraiment galéré… Je me suis endettée pour verser à mon associé une coquette somme à 5 chiffres. Je ne gagnais pas ce que le gouvernement propose dans son « contrat de praticien territorial »…

Je vous recommande à ce sujet la lecture des billets du Dr Selmer « Gigolo territorial » et de Docmam « Enfin privés de désert ? », je me suis vraiment reconnue dans leurs mots… Beaucoup d’autres ont écrit sur le sujet ces derniers jours, chacun avec leur sensibilité propre, plongez-vous dans les blogs médicaux, vous en avez pour le WE ! Yem essaye de les lister à la fin de son billet « Installation en médecine générale: sous réserve« , ainsi que Docteur Milie à la fin du billet « Tu est suuuure?« 

Pour en revenir à mon installation, pour m’en sortir, et bien j’ai fait des gardes de WE, j’ai serré les dents (et la ceinture de toute la famille), négocié un découvert avec mon banquier… Ce n’était pas facile (du tout, vraiment) mais je n’étais pas trop inquiète quand même : en deux ans, ma patientèle se serait développée, et ces soucis seraient de l’histoire ancienne, il ne pouvait pas en être autrement. Et pourtant je ne suis pas installée dans un désert, loin de là. Nous sommes 9 médecins généralistes dans ma ville, qui compte 5 000 habitants, dans un canton dont la population est entre 18 et 19 000 habitants.

J’en ai voulu à mon associé (et je lui en veux encore, d’ailleurs, soit dit en passant) de ne pas jouer le jeu du transfert de patients, mais je n’attendais aucune aide de la part de l’Etat… Ça me semble aberrant cette culture de l’assistanat !

Ce qui m’inquiétait vraiment, par contre, c’était de ne pas réussir à faire face à la demande de soin croissante. Etre pétée de thune n’a jamais été un but en soi pour moi… Et devoir faire de l’abattage, ne pas pouvoir consacrer le temps nécessaire à chaque patient pour faire une médecine de qualité, ne pas réussir à concilier ma vie de famille et ma vie professionnelle…. Voilà mes vraies inquiétudes…

Cette année, j’ai décidé de déléguer la tenue de ma comptabilité à un expert-comptable. Et les déclarations sociales au CFML (Centre de Formalité des Médecins Libéraux). C’est un investissement. Je ne pouvais pas me le permette avant. Mais quel soulagement d’être dégagée de ces tâches administratives chronophages… Ce n’est pas du temps dégagé pour les patients, ce sont des soirées et des WE de tranquillité à partager avec ma famille. Et c’est précieux.

Les nouveaux patients qui me demandent d’être leur médecin traitant aujourd’hui viennent me voir avec ces mots : « On m’a dit que vous au moins vous écoutez les gens », « Mon médecin, il a déjà la main sur la poignée de la porte après 5 minutes de consultations alors que j’ai attendu 3 heures dans la salle d’attente », « Pour avoir un RDV, je dois attendre 3 semaines »… Je leur dis toujours que pour le moment, j’arrive à prendre plus de temps et à donner des RDV sans trop de délai, mais que je ne sais pas comment je ferais dans quelques mois quand les épidémies auront commencé, ni dans quelques années quand je serai moi aussi débordée par une demande en constante progression… Ils en acceptent le principe… Ils ne se rendent pas compte que nous allons TOUS être broyés par le système de santé actuel, si rien n’est fait dans les hautes sphères pour enrayer ce processus destructeur…

L’an dernier, l’espoir était permis : Madame Touraine, notre ministre, recevait le groupe de 24 médecins blogueurs qui avaient réussi à faire entendre leur voix en faisant le buzz sur Twitter.

Un an après, rien n’a bougé, et la colère gronde…

Le mouvement prend de l’ampleur.

Les revendications se précisent.

Pour ma part, je veux redire ici aujourd’hui, comme tant d’autres, que la solution n’est pas « plus d’argent ».

Enfin, pour ce qui est de l’argent, on en veut quand même, hein, faut pas déconner ! Faire des études longues et occuper un poste à responsabilité doit permettre d’accéder à un bon niveau de vie, ça me semble normal. Mais nous voulons de l’argent gagné en faisant notre travail dans de bonnes conditions, pas des aides de l’état

Et pour ça, il y aurait des solutions…

Si seulement les décideurs pouvaient prendre en considération les voix qui s’élèvent…

La souveraineté du peuple?

J’ai envie d’y croire…

Mais je demande à voir…

Prendre sa vie en mains

Je me suis beaucoup lamentée cet hiver, lors de l’interminable épidémie de grippe qui m’a laissée sur le carreau pendant plusieurs semaines, sur mes conditions de vie et d’exercice (alors que je sais pertinemment que je ne suis pas à plaindre, mais bon, des fois, même sans être « à plaindre », on est malheureux…)

Depuis que je vais mieux, que j’ai à nouveau plus de temps, j’ai décidé d’entamer une thérapie (comme je le mentionnais dans mon témoignage sur le blog « En aparté »)

Ce n’est pas une démarche facile, et je l’ai initiée dans l’idée de préparer mon virage professionnel: travailler sur mes motivations, mes résistances, les limites que je me mets, etc… Et puis pour mieux vivre le présent en attendant de pouvoir exercer autrement.

Dernièrement, alors que j’exprimais mon impression d’être prise à la gorge par certains patients, d’être prisonnières de cette demande de soins incessante, ma thérapeute m’a expliqué le mécanisme de certaines relations dysfonctionnelles, les jeux de pouvoirs modélisés par Karpman dans son « Triangle Dramatique ».

ImageLire aussi ici pour en savoir plus.

Et me voici donc en train de comprendre mon « syndrome du sauveur » (tous ces gens ne peuvent pas se passer de moi, je dois me rendre disponible pour eux, même au détriment de ma vie familiale) et mon statut de victime en corrélation (tous ces patients qui consultent pour un rhume à 21h sans se soucier de savoir si ma vie de famille n’en pâtit pas) ainsi que de persécuteur à mes heures (j’ai eu la surprise de me retrouver à être très désagréable avec certains patients alors que ce n’est pas du tout mon genre normalement…)

Bref, je vous parle de cela parce que ça a été une découverte fascinante pour moi, du coup j’ai envie de la partager, et parce que ça m’aide à prendre conscience de ce qui se joue dans certaines relations (au niveau familial c’est assez instructif également…) Après, pour en sortir, c’est une autre histoire, mais la prise de conscience c’est le 1er pas.

De mon côté, sur le plan professionnel, j’en suis arrivée à la conclusion que si je ne fixe pas une heure (au moins théorique) pour mon dernier rendez-vous, il n’y a aucune chance pour que je réussisse à maitriser mon planning.

Jusqu’ici, quand on me demandait « vous consultez jusqu’à quelle heure? » je répondais « je n’ai pas d’heure, ça dépend de la demande »

Désormais, je dirais « 18h30 ».

Et là je vois (ou je crois voir?) les yeux qui s’écarquillent…

18h30?

Pour un MEDECIN?

GENERALISTE en plus?

Ça, c’est ce que j’imagine. La peur de donner de moi l’image d’une flemmarde. C’est pour ça que je n’ai jamais osé… Un médecin généraliste, ça finit forcément tard, c’est forcément débordé…

Comment vont faire tous ces patients qui travaillent tard, et qui ne peuvent venir qu’après le boulot? Que vais-je dire à ceux qui me lanceront « Ouais, c’est ça, et après 18h30, vous, vous serez avec vos gosses, mais nous on peut crever la gueule ouverte » Comment vais-je assumer face à ces collègues qui terminent épuisés après 21h?

J’ai été formée (formatée?) à l’hôpital, j’ai fait des gardes au cours desquelles c’est juste normal de ne pas manger, de ne pas dormir, de ne pas prendre le temps d’aller pisser… Être joignable, tout le temps. Normal: continuité des soins oblige.

Et comme je le disais moi-même à certains patients qui me disaient cet hiver « haaaan, mais vous finissez taaard« : « si on veut des horaires « de bureau », fallait pas faire médecine, et surtout pas devenir généraliste« .

Voilà. Le sacerdoce, touça…

Et puis  j’ai beaucoup remplacé dans un cabinet où il n’y avait pas d’heure de dernier RDV… Et où on accueillait (en râlant, mais quand même) les patients d’un médecin de la même bourgade, qui elle « fermait » à 18h30, et qui voulaient (avaient besoin?) être vus le soir même… Et où on la critiquait beaucoup (c’est trop facile de fermer à 18h30 quand c’est les autres qui se tapent son boulot)

Oui mais voilà, à terme, c’est juste pas vivable, je crois…

Je vais donc essayer de mettre des limites le soir, et je ne travaillerai plus le mercredi. Je répartis autrement…

Et puis comme ça, ça fera déjà un tri dans les patients, et ça préparera le jour où je dévisserai ma plaque (Je suis déjà en train de me flageller à cette idée en me demandant « comment je vais pouvoir leur faire ça, à ces gens qui m’ont choisie, qui comptent sur moi, qui ont quitté leur médecin pour moi, et moi je les abandonne à leur triste sort »… Ma thérapeute à de beaux jours devant elle ^^)

Je me rends bien compte que les horaires théoriques que j’ai fixés vont être difficiles à tenir en pratique, mais ils ont au moins le mérite d’exister.

Je voulais vous les copier ici, mais si par hasard un patient du cabinet passait par là, je crois qu’il me reconnaitrait tout de suite!

Ceci dit, pour les collègues qui travaillent sur RDV, si vous voulez me raconter comment vous faites, vous, ça me ferait plaisir de vous lire, et ça m’aiderait, aussi, à me positionner…

En tout cas, je suis en chemin vers un exercice plus serein…

J’espère que je rassemblerai assez de force cet été pour faire face à la prochaine saison des épidémies…

Concilier travail et vie de famille

Dernièrement, j’ai été sollicitée par Gaëlle Picut qui tient le blog En Aparté, consacré à la conciliation vie privée / vie professionnelle et aux valeurs autour du travail… Elle souhaitait recueillir mon témoignage… M’interviewer… Trop la classe!!

Je ne vous cache pas que j’ai été hyper flattée…Pourquoi moi??

J’ai parcouru son blog (et je vous invite à faire de même, il regorge de témoignages passionnants), et au fil des pages, je me suis dit qu’effectivement, mon expérience avait quelques originalités qu’il pouvait être intéressant de partager…

Déjà médecin et mère de 4 enfants, en général, ça pique la curiosité… Comment est-ce possible?! Avec un homme au foyer en plus dans le tableau, ce n’est quand même pas commun, je le reconnais!

Et puis ça ne vous aura pas échappé si vous avez lu mes billets, le difficile équilibre entre le travail et la vie de famille est quand même bien au cœur de mes préoccupations!

Alors voilà, j’ai retroussé mes manches, et je me suis employée à répondre avec application à ses questions…

Vous pouvez lire le résultat ici

Écrire ce témoignage m’a fait beaucoup réfléchir (et me fait encore réfléchir d’ailleurs) En effet, quand je lis notre organisation, je me dis que j’ai tout pour être heureuse, franchement, et que j’ai tout mis en œuvre pour à la fois profiter de ma famille et m’épanouir dans mon boulot…

Alors pourquoi je n’y arrive pas??

Et puis je me rend compte également comme l’attitude des enfants a changé en 3 ans… En relisant mes vieux billets, je me souviens comme elles étaient heureuses de me voir rentrer le midi alors qu’elle avaient l’habitude de ne pas me voir de la journée quand je remplaçais. Aujourd’hui, le repas de midi ensemble, c’est un acquis. Du coup on focalise sur les autres moments où je ne suis pas là… Elles ne se rendent pas compte de comment ça peut se passer chez les autres!…Ingrates!

Et puis dans mon témoignage, j’insiste sur leur phrase « Maman, tu pars encore travailler« . Finalement, ce n’est sans doute pas un reproche de leur part, c’est peut-être ma propre culpabilité/frustration qui me la fait percevoir comme telle… Elles ont le droit de me faire savoir qu’elle apprécieraient que je reste avec elles… A moi de poser simplement le fait que « Oui, je pars travailler, à plus tard mes chéries« …

Arf!…

J’aimerais tellement leur transmettre l’idée que travailler, c’est chouette, que dans la vie, on peut être heureux d’aller faire un travail que l’on aime, que ce n’est pas une obligation à la quelle on se soumet en trainant les pieds… Malheureusement, je crois que ce n’est pas l’image que je renvoie en ce moment… Et je le regrette d’autant plus que, je le redis parce que ce n’est pas forcément évident quand on me lit, j’aime ce métier riche et diversifié qui peut être tellement gratifiant…

Bref, je n’ai pas fini de cogiter sur le sujet!

En tout cas merci Gaëlle de m’avoir donné cette occasion de partager un peu de mon vécu, j’espère qu’il fera écho parmi tes lecteurs…