Cher confrère

Hier soir, en sortant de chez l’acupuncteur, je me suis attardée devant la plaque d’un cabinet de médecine générale. De ville.

Parce qu’il y avait de la lumière.

Pour voir comment les autres organisent leur activité.

Et j’y ai lu avec stupéfaction:

« Consultations libres: 7h30-12h30 / 16h-21h »

o_O  (bon, a priori, il ne consulte pas le mercredi, mais quand même…)

Ça m’a fait l’effet d’un uppercut…

Outch…

A l’heure où j’essaye de me persuader que mes choix d’exercice sont légitimes (les RDV plutôt que la consultation libre, le dernier RDV à 18h30, touça touça), où je résiste tant bien que mal à la demande pressante des patients de rajouter 1 puis 2 puis 3, puis encore plus de créneaux de RDV en fin de journée « pour les gens qui travaillent tard », où je prends moi-même des RDV à 19h chez l’acupuncteur sus-cité parce que ça m’arrange bien qu’il consulte tard…

Ça m’a ébranlée de voir le rythme que certains s’imposent…

Est-ce cela qu’on attend de nous??

Bon, quoi qu’il en soit, heureusement que chacun travaille comme il l’entend, cela permet aux patients de choisir leur médecin selon ces critères là aussi… Mais je me demande sincèrement comment on peut vivre à ce rythme-là… Certes, c’est rendre un service aux gens, se rendre disponible…

Mais non, quoi, non, vraiment…

Cher confrère, je pense bien à vous, et j’espère que vous tenez le coup… Sincèrement.

 

 

Prendre sa vie en mains

Je me suis beaucoup lamentée cet hiver, lors de l’interminable épidémie de grippe qui m’a laissée sur le carreau pendant plusieurs semaines, sur mes conditions de vie et d’exercice (alors que je sais pertinemment que je ne suis pas à plaindre, mais bon, des fois, même sans être « à plaindre », on est malheureux…)

Depuis que je vais mieux, que j’ai à nouveau plus de temps, j’ai décidé d’entamer une thérapie (comme je le mentionnais dans mon témoignage sur le blog « En aparté »)

Ce n’est pas une démarche facile, et je l’ai initiée dans l’idée de préparer mon virage professionnel: travailler sur mes motivations, mes résistances, les limites que je me mets, etc… Et puis pour mieux vivre le présent en attendant de pouvoir exercer autrement.

Dernièrement, alors que j’exprimais mon impression d’être prise à la gorge par certains patients, d’être prisonnières de cette demande de soins incessante, ma thérapeute m’a expliqué le mécanisme de certaines relations dysfonctionnelles, les jeux de pouvoirs modélisés par Karpman dans son « Triangle Dramatique ».

ImageLire aussi ici pour en savoir plus.

Et me voici donc en train de comprendre mon « syndrome du sauveur » (tous ces gens ne peuvent pas se passer de moi, je dois me rendre disponible pour eux, même au détriment de ma vie familiale) et mon statut de victime en corrélation (tous ces patients qui consultent pour un rhume à 21h sans se soucier de savoir si ma vie de famille n’en pâtit pas) ainsi que de persécuteur à mes heures (j’ai eu la surprise de me retrouver à être très désagréable avec certains patients alors que ce n’est pas du tout mon genre normalement…)

Bref, je vous parle de cela parce que ça a été une découverte fascinante pour moi, du coup j’ai envie de la partager, et parce que ça m’aide à prendre conscience de ce qui se joue dans certaines relations (au niveau familial c’est assez instructif également…) Après, pour en sortir, c’est une autre histoire, mais la prise de conscience c’est le 1er pas.

De mon côté, sur le plan professionnel, j’en suis arrivée à la conclusion que si je ne fixe pas une heure (au moins théorique) pour mon dernier rendez-vous, il n’y a aucune chance pour que je réussisse à maitriser mon planning.

Jusqu’ici, quand on me demandait « vous consultez jusqu’à quelle heure? » je répondais « je n’ai pas d’heure, ça dépend de la demande »

Désormais, je dirais « 18h30 ».

Et là je vois (ou je crois voir?) les yeux qui s’écarquillent…

18h30?

Pour un MEDECIN?

GENERALISTE en plus?

Ça, c’est ce que j’imagine. La peur de donner de moi l’image d’une flemmarde. C’est pour ça que je n’ai jamais osé… Un médecin généraliste, ça finit forcément tard, c’est forcément débordé…

Comment vont faire tous ces patients qui travaillent tard, et qui ne peuvent venir qu’après le boulot? Que vais-je dire à ceux qui me lanceront « Ouais, c’est ça, et après 18h30, vous, vous serez avec vos gosses, mais nous on peut crever la gueule ouverte » Comment vais-je assumer face à ces collègues qui terminent épuisés après 21h?

J’ai été formée (formatée?) à l’hôpital, j’ai fait des gardes au cours desquelles c’est juste normal de ne pas manger, de ne pas dormir, de ne pas prendre le temps d’aller pisser… Être joignable, tout le temps. Normal: continuité des soins oblige.

Et comme je le disais moi-même à certains patients qui me disaient cet hiver « haaaan, mais vous finissez taaard« : « si on veut des horaires « de bureau », fallait pas faire médecine, et surtout pas devenir généraliste« .

Voilà. Le sacerdoce, touça…

Et puis  j’ai beaucoup remplacé dans un cabinet où il n’y avait pas d’heure de dernier RDV… Et où on accueillait (en râlant, mais quand même) les patients d’un médecin de la même bourgade, qui elle « fermait » à 18h30, et qui voulaient (avaient besoin?) être vus le soir même… Et où on la critiquait beaucoup (c’est trop facile de fermer à 18h30 quand c’est les autres qui se tapent son boulot)

Oui mais voilà, à terme, c’est juste pas vivable, je crois…

Je vais donc essayer de mettre des limites le soir, et je ne travaillerai plus le mercredi. Je répartis autrement…

Et puis comme ça, ça fera déjà un tri dans les patients, et ça préparera le jour où je dévisserai ma plaque (Je suis déjà en train de me flageller à cette idée en me demandant « comment je vais pouvoir leur faire ça, à ces gens qui m’ont choisie, qui comptent sur moi, qui ont quitté leur médecin pour moi, et moi je les abandonne à leur triste sort »… Ma thérapeute à de beaux jours devant elle ^^)

Je me rends bien compte que les horaires théoriques que j’ai fixés vont être difficiles à tenir en pratique, mais ils ont au moins le mérite d’exister.

Je voulais vous les copier ici, mais si par hasard un patient du cabinet passait par là, je crois qu’il me reconnaitrait tout de suite!

Ceci dit, pour les collègues qui travaillent sur RDV, si vous voulez me raconter comment vous faites, vous, ça me ferait plaisir de vous lire, et ça m’aiderait, aussi, à me positionner…

En tout cas, je suis en chemin vers un exercice plus serein…

J’espère que je rassemblerai assez de force cet été pour faire face à la prochaine saison des épidémies…

Exutoire

Des nouvelles ce matin de la petite patiente dont je parlais dans le précédent billet.
Ostéosarcome confirmé à l’anapath, avec envahissement de l’articulation de l’épaule (donc chirurgie lourde qui lui laissera de toute façon un bras non fonctionnel). 80-90% de guérison s’il est localisé.
Mais possible extension métastatique vertébrale, à confirmer, qui assombrit considérablement le pronostic…

L’hôpital a eu la courtoisie de m’appeler ce matin afin que j’aie des éléments concrets si d’aventure les parents me sollicitaient à ce sujet.

Juste que là, j’ai une furieuse envie de pleurer, et un mal de chien à me concentrer.
D’où ce billet « exutoire ».

Je suis surprise, car d’habitude je compartimente très bien.
Un sale diagnostic, OK, c’est malheureux, mais ça ne me touche pas plus que ça… J’arrive à garder une saine distance.
Là je me sens submergée par le chagrin pour cette fillette, j’essaye de me représenter ce que ça peut faire pour des parents de recevoir une telle information, je me demande comment moi je pourrais réagir dans de telles circonstances…

C’est juste atroce et tellement injuste…

Voilà. C’est posé ici. J’espère que ça prendra un peu moins de place dans mon esprit…

[Je me pose la question de la confidentialité avant de publier ce billet… Évidemment, si les personnes concernées lisent ceci, elles se reconnaitront… Ceci dit, je ne pense pas trahir le secret médical dans mes mots… Mais si ce billet venait à poser problème, je l’effacerait bien sûr…]

Comment vont-ils pouvoir dormir cette nuit?

Ce soir, j’ai terminé ma journée de travail comme à l’accoutumée, en consultant ma boite mail professionnelle… J’y ai trouvé un compte-rendu de consultation concernant cette gamine de 7 ans que j’avais vue il y a une dizaine de jours pour une « impotence fonctionnelle peu douloureuse de l’épaule gauche ». Elle a donc vu le spécialiste cet après-midi. Il évoque dans son courrier « une image malheureusement compatible avec un ostéosarcome ».

Je tombe de haut…

Evidemment, cette symptomatologie m’avait semblée « bizarre« , « pas normale« … Mais je pensais plutôt à un truc mécanique… J’avais évoqué avec les parents « un genre de sub-luxation, peut-être, ou une histoire de tendon qui serait sorti de sa gouttière« … Oui, je suis dramatiquement nulle en rhumato-traumato-anatomie… ça pourrait presque être drôle si le diagnostic final n’était pas si terriblement absurde: un cancer… chez une gamine de 7 ans…

J’ai été tellement abasourdie en lisant cela que je n’arrive même pas à imaginer comment des parents peuvent recevoir une telle annonce… Je ne vais pas m’étendre en conjectures sur le sujet, car je crois que chacun mesure au fond de son coeur à quel point c’est juste inimaginable de s’entendre dire que son enfant a un cancer…

Je ne sais pas comment ils vont pouvoir dormir cette nuit, ni les suivantes… mais moi ce soir j’ai serré mes enfants un peu plus longtemps, un peu plus fort, au moment de leur dire bonne nuit…

Je suis encore sidérée…

Et eux, comment font-ils pour tenir?…

Le paradoxe de la médecine générale

En médecine générale, ce qui est frustrant, à mon sens, ce sont les innombrables symptômes un peu vagues dont les patients nous font part, et dont on ne sait souvent pas trop quoi faire, il faut bien l’avouer. L’absence de diagnostic précis, qui pourrait conduire à un traitement adapté, et aboutir à la guérison. Parce que c’est quand même bien ce que les patients viennent chercher en nous consultant, je crois, la guérison.En tout cas, c’est ce que j’aimerais leur apporter!

Alors quand Gilbert est venu me consulter ce jour-là, pour son renouvellement mensuel (je n’ai jamais réussi à lui faire des ordonnances à renouveler, à Gilbert, il préfère venir tous les mois « parce qu’on ne sait jamais« …) et qu’il m’a parlé de ses malaises un peu vagues type vertiges qui lui arrivent depuis quelques jours, je me voyais déjà lui prescrire un chouille de TANGANIL dans l’hypothèse d’un truc un peu vestibulaire pas trop systématisé… (bah oui, je suis comme ça, j’avoue, des fois je prescris des trucs dont je ne suis pas sûre que ça serve à quelque chose…)

Mais Gilbert possède un tensiomètre et s’en sert de temps en temps, donc il a pris sa tension au moment des malaises, qui est normale. « Et les pulsations elle étaient toujours autour de 30, par là » me dit-il… Genre tout va bien, quoi… Moi j’ai changé de tête (30 de fréquence cardiaque, c’est vraiment pas beaucoup du tout)

Je l’ausculte donc, et confirme une fréquence cardiaque à 30 et des poussières.

Je dégaine donc mon ECG (fraichement ressorti du placard de mon associé et remis en service, d’ailleurs, parce que quand même ça peut ptêt servir une fois de temps en temps…) et là tadaaaaam:

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Même moi qui suis une quiche en interprétation d’ECG, ça m’a fait frémir…

On va dire (parce que internet c’est pas vraiment la vraie vie) que j’ai appelé le cardio, que je lui ai dit posément « J’ai Gilbert avec moi qui a un BAV III à QRS larges à l’ECG, vous me préparez un bloc, je vous l’envoie directement aux soins intensifs pour que vous lui implantiez un Pace Maker« . Dans les faits ça a été un peu plus laborieux! Cependant, il a quand même eu son Pace Maker l’après-midi même, et c’est bien là l’essentiel!… (Punaise, si je savais raconter les histoires, ce serait LE truc avec lequel je me ferais mousser en société!)

Alors quand Gilbert est revenu, une semaine après, j’étais un peu son sauveur… Même à l’hôpital, on lui a dit que j’étais un bon docteur, trop la classe! Du coup, quand je lui ai dit que non, vraiment, pour sa diarrhée chronique qu’il se traine depuis des lustres et qu’on a déjà exploré et tout et tout,  je ne pouvais rien faire de plus… ni pour sa toux J2… et ben il a été drôlement déçu, Gilbert… Et je crois qu’il se demande encore si je suis un si bon médecin que ça, finalement!

Tout ça pour dire quoi? (à part que j’ai fait l’ECG d’un BAV III à QRS large dans MON cabinet!)

Et bien comme je le disais dans mon titre, que la médecine générale est paradoxale… Au milieu de la bobologie, il y a parfois l’urgence. Parmi la multitude de symptômes mal étiquetés, parfois il y a le diagnostic. Lorsque l’ennui menace, parfois il y a la montée d’adrénaline…Personnellement, je ne cours pas après les urgences, je ne cherche pas le frisson, je me satisfais du train train quotidien… Mais bon quand même… J’avoue que c’est sacrément grisant de mener l’affaire d’un bout à l’autre comme ça, et d’avoir l’impression d’avoir vraiment servi à quelque chose pour une fois…

Paradoxe aussi de ce patient qui venait « pour son renouvellement », sur un RDV programmé, pas du tout « en urgence » alors que c’en était une vraie de vraie. Alors que le 38°5 du petit de 2 ans mis en évidence au réveil de la sieste doit être vue sans délai le soir même sinon c’est i-nad-mis-sible…

Et puis le paradoxe, il est aussi dans le regard qu’on pose sur nous, sur nos compétences, nos attributions…

« Votre médecin, c’est un bon médecin » a-t-on dit à mon patient à l’hôpital. Chouette…

Alors qu’au même moment un rhumatologue pestait peut-être en examinant un de mes patients que je lui adressais en des termes s’approchant de cela: « Je vous adresse Madame Nathalie qui a mal partout depuis vachement longtemps, je lui ai fait faire des radios et des prises de sang et je lui ai filé des anti-inflammatoires mais ça marche pas et je sais plus trop quoi faire avec elle alors merci de m’aider, ce serait gentil… »

Ou bien qu’un gars un peu essoufflé que j’aurais traité pour une bronchite (en lui donnant des antibiotique même si une bronchite c’est le plus souvent viral) faisait peut-être tranquillement son infarctus dans son coin…

Finalement, c’est quoi, « être un bon médecin« ? Je ne sais pas vraiment, mais en tout cas, c’est exigeant, ça j’en suis sûre… Et souvent ingrat…

Je ne sais pas comment font ces médecins qui attrapent la grosse tête, qui se laissent griser par les succès en occultant les erreurs, les insuffisances, les « a-peu-près » coupables… Moi je ne sais pas faire… Définitivement!

(Mais je suis quand même contente de moi!)

 

 

Le blues d’une jeune médecin généraliste

« Docteur, vous n’auriez pas quelque chose… »

Combien de fois par jour entendons-nous des phrases qui commencent par ces mots ?

Quelque chose pour…

–          Maigrir

–          Faire passer cette toux

–          Que ma grossesse ne soit plus gâchée par ces nausées

–          Que mon bébé fasse ses nuits

–          Que mon enfant soit plus calme

–          Que je puisse… aller travailler demain (j’ai une réunion, je ne peux pas me permettre d’être malade) …partir en WE vendredi (depuis le temps que je l’attends, je ne peux pas me permette de ne pas en profiter)

Quelque chose contre…

–          La fatigue

–          Les angoisses

–          Les insomnies

–          Les douleurs

–          Les boutons

–          Ce symptôme dont je souffre depuis 15 ans et pour lequel « on » a déjà tout essayé en vain

Quand c’est demandé comme ça vite fait en fin de consult, j’écoute, je prends quelques secondes de réflexion, et je réponds le plus souvent quelque chose comme « Je regrette mais malheureusement, je crains de ne pas avoir de remède miracle pour ce problème précis » et je ne montre pas à quel point ça m’énerve que quelqu’un puisse sérieusement imaginer que j’aie « un truc » pour ou contre ceci ou cela…

Quand c’est un motif de consultation à part entière, c’est plus problématique…

« Docteur ce n’est pas normal, je ne mange rien et je grossis, il doit forcément y avoir un problème, ça doit être hormonal… »

« Docteur, ce n’est pas normal, je suis fatiguée, épuisée, lessivée… Je me traine, je m’écouterais je ne ferais que dormir, je tombe de sommeil à 20h devant la télé, je me lève à 7h le lendemain, et je ne suis jamais reposée… »

« Docteur, ce n’est pas normal, je suis tout le temps malade, si je n’ai pas le nez qui coule je tousse, je suis bien 2 jours et j’enchaine sur une gastro, je n’en sors pas, je dois avoir une baisse de l’immunité… »

« Docteur, ce n’est pas normal, j’ai tout le temps mal au dos/au coude/aux épaules, alors que je fais juste mon ménage/un peu de bois/du jardinage… J’ai sûrement quelque chose de coincé/déplacé… »

Ces situations débouchent le plus souvent sur des demandes de biologie « complète », ou de radios « pour voir ce qui se passe ».

Souvent, je me demande comment nous en sommes arrivés là… Je doute que la génération de mes grands-parents (nés dans les années 1925) ait jamais consulté un médecin pour ce genre de motif… Ni pour la goutte au nez d’ailleurs… Je pense qu’à l’époque, on se mouchait (dans sa manche) et on continuait d’aller à l’école à vélo en jupe-chaussettes par moins 2°… Je ne dis pas que c’était mieux, hein, entendons-nous bien… Mais je me dis souvent que de nos jours, les parents devraient quand-même savoir gérer le rhume, la fièvre pendant quelques jours, le mal de ventre banal, et tous les petits symptômes qui émaillent le quotidien sans avoir à en référer au médecin dans la journée « pour être sûr(e) »… Mais je m’égare…

« Docteur, ce n’est pas normal… »

Mmmmmm, la normalité… C’est très surfait, sachez-le!…

Ceci dit, en temps « normal », j’essaye de répondre à ces plaintes (terme choisi sans connotation péjorative aucune, il me semble « normal » que les patients aient des plaintes, ils viennent rarement quand tout va bien…) ou tout au moins de les entendre.

Je le fais avec plus ou moins de disponibilité selon qu’elles se présentent en début ou en fin de consultation, et selon l’importance de mon retard. Genre la 3e consultation du jour alors que j’accuse déjà 30 minutes de retard, je ne suis pas over disponible… Et lorsqu’elles sont noyées dans un flot continu de viroses diverses et variées, que j’entends le téléphone qui continue de sonner alors que mon planning déborde déjà, que je suis préoccupée par ce questionnement récurrent : « mais où vais-je tous les caser ?? », j’avoue que je ne suis pas du tout au top de l’empathie…

Je me demande parfois ce qui se passerait si je disais à voix haute les mots qui me viennent spontanément à l’esprit, sans les passer par le filtre de la bienséance…

Aux gens fatigués qui dorment tout le temps, j’ai envie de dire qu’ils ont bien de la chance de pouvoir s’offrir ce luxe… Que ça fait 12 ans que j’ai fait une croix sur des nuits non morcelées et qui dureraient plus de 6 heures… Que s’ils se donnaient la peine de regarder un peu ma tronche, ils y repenseraient à 2 fois avant de se plaindre (terme choisi cette fois avec une connotation très péjorative et méprisante) d’être fatigués.

Aux gens angoissés, j’ai envie de dire que ça m’a pris 5 bonnes années de « sophro-thérapie » pour réussir à vivre avec les miennes, d’angoisses, en les ramenant à un niveau juste suffisamment tolérable pour faire face au quotidien sans bouffer plein de cachets…

Aux gens qui veulent maigrir, j’ai envie de dire que je n’ai vraiment aucune idée de la manière dont ils pourraient s’y prendre pour perdre du poids, parce que l’alimentation, le poids, touça touça, c’est plus une question d’émotions que de calories à mon humble avis. Ayant une amie qui souffre d’obésité, je sais le mal que peuvent faire les régimes de tous bords, donc non aux régimes, mais quoi d’autre, ben je n’en sais fichtre rien…

Aux gens qui n’arrivent pas à dormir, j’ai envie de dire que je suis moi-même embourbée jusqu’au cou dans le douloureux problème de l’endormissement avec mon ainée, âgée de 11 ans… Répéter encore et encore qu’il faudrait lâcher prise, laisser venir le sommeil tranquillement, ne pas se braquer quand ça ne marche pas, ne pas s’énerver parce qu’on ne dort pas, parce qu’on va être fatigué le lendemain, parce qu’on va être la seule à ne pas dormir dans une maison sombre et silencieuse… Et constater chaque soir que pisser dans un violon serait sans doute plus productif… J’ai envie de leur dire que je dois lutter chaque soir pour ne pas lui filer du toplexil ou de l’atarax, voire des granules qui lui laisseraient croire que sans médicament, point de salut… Je résiste à la facilité pour que dans 10 ans ce ne soit pas elle, de l’autre côté du bureau, qui vienne quémander un somnifère et un anxiolytique à un médecin qui aura plus vite fait de lui rédiger son ordonnance que de lui redire ce que sa mère a échoué à lui faire comprendre 10 ans plus tôt…

A tous j’ai envie de dire qu’il faut arrêter de croire que le médecin fait des miracles. Moi en tout cas je ne sais pas faire. Sinon, ça se saurait, et je serais riche, et je ne serais pas là avec eux à 20h passées au lieu d’être avec mes enfants…

Heureusement, j’ai encore assez de recul pour faire la part des choses, pour ne pas laisser mon vécu parasiter la consultation (car objectivement, tout le monde ne peut sans doute pas venir à bout de ses angoisses avec un peu de sophro…) Je sais que mon expérience très personnelle ne peut pas être transposée dans la vie de ce patient-là… Et que de lui balancer ma life ne résoudra pas son problème.

Juste que quand la première phrase qui me vient en tête quand on me dit : « j’ai le nez qui coule/ Je tousse/ Je ne dors pas/ Je fais des crises d’angoisse/ J’ai mal au dos et ça ne passe pas avec le Voltarène® » c’est « Et alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse BORDAYL »… je me dis que je dois avoir un problème…

Je ne devrais sans doute pas être derrière ce bureau…

Et qu’est-ce que j’aimerais ne pas y être, d’ailleurs, derrière ce foutu bureau, à l’heure où les mamans m’amènent leur enfant qui «a eu mal au ventre cet après-midi à l’école mais bon là ça à l’air d’aller mieux, mais quand même je vous l’amène pour être sûre », cette heure où moi je ne peux pas être avec les miens, d’enfants, sachant que quand je rentrerais toutes seront déjà endormies… sauf celle qu’il faudra essayer de rassurer, de calmer, de consoler parce qu’elle n’y arrive pas, à dormir… alors que moi j’en aurais grand besoin, de dormir…

Mais n’est-il pas indécent de se sentir surmenée/dépassée/débordée quand on voit entre 20 et 25 patients par jour seulement?? Alors que de nombreux confrères en voient quotidiennement le double depuis des (dizaines d’) années (eux peuvent décemment prétendre au burn-out) Evidemment, mes 20-25 patients/jour, je les vois sur des « demi-journées » (je consulte par exemple de 14h à 19-20-21h selon le cas) donc ça fait quand même de grosses demi-journées… Mais je ne devrais pas me plaindre car j’ai 3 matinées sans consultations (visites, paperasses, repassage, formalités administratives, courriers, coups de téléphone…), je suis là 2 après-midi par semaine (RDV dentiste, ophtalmo, ORL, podologue, micro-kiné, activités des enfants…), et je mange le midi 3 jours par semaine avec les ¾ de mes enfants… Et, cherry on the cake, je gagne suffisamment bien ma vie pour que mon mari soit père au foyer, donc je suis déchargée de quasiment toutes les tâches ménagères et logistiques…

Je me sens vraiment petite nature à côté de « ceux qui bossent vraiment » comme dit mon associé… Et de celles qui assument un voire deux jobs ainsi que toute la responsabilité de la maison et des enfants…

Simplement, je crois que cela confirme mon sentiment de ne pas être à ma place dans ce métier tel qu’il doit être exercé aujourd’hui… Je ne sais pas comment font les autres, mais moi, clairement, je ne veux pas continuer à vivre comme cela…

Ce métier me vide petit à petit de mon énergie, de mon enthousiasme, de ma force vive. Ce métier m’isole et m’aliène. Ce métier que je croyais si beau… J’en découvre chaque jour le côté sombre, et je refuse de me perdre pour lui.

Manipulation

Le samedi matin, c’est consultations libres. Ce matin-là, en allant chercher le patient suivant, un homme debout dans la salle d’attente m’interpelle: « Docteur, je peux juste vous parler? » Euh, oui, bien sûr…

Je le reçoit dans le hall, il est accompagné de son fils de 16 ans.

« Mon fils fait des courses à pieds le WE, pour différentes occasions, il en a déjà fait 3 ces derniers mois et à chaque fois ils veulent un papier du médecin… Je viens voir si vous pouvez me le signer sans passer en consultation. »

Et bien, comment vous dire… Non.

« Punaise c’est pas possible, il a déjà fait plusieurs courses ces derniers mois, il fait une compétition de jujitsu cet après-midi, il est apte pour le sport, c’est clair, alors pourquoi me redemander de passer chez le médecin à chaque fois?? »

Et bien cher Monsieur, ce n’est pas moi qui fixe les règles, donc si on vous demande un certificat médical, je peux vous en faire un, mais ce sera en consultation. Si j’avais déjà examiné votre fils et rédigé ces précédents certificats, il est évident que je n’aurais pas eu besoin de le voir… D’ailleurs, je me demande pourquoi vous n’avez pas passé un coup de téléphone au médecin qui l’a vu les autres fois, il aurait peut-être eu la même attitude…

« C’est ce que j’ai fait, mais c’était une remplaçante, et elle voulait aussi le voir en consultation. Donc je suis venu ici en pensant que vous, vous pourriez me faire le papier comme ça. »

Et bien non… Donc soit vous voulez que JE fasse ce (putain de) certificat (à la con) et on passe dans mon bureau (et même je fermerai les yeux sur le fait que vous avez grillé la place de 2 autres patients), soit vous ne voulez pas auquel cas je ne vous retiens pas…

Contre toute attente, il accepte la consultation, et nous voilà dans mon bureau. Là, il recommence son laïus, comme quoi « c’est pas normal, etc etc… » Je répète que ce n’est pas moi qui fixe les règles, mais que j’essaye de les respecter, aussi stupides soient-elles, soit dit en passant.

Il semble accepter le principe, et change de sujet:

« Je suis venu vous voir une fois, quand votre collègue n’était pas là…

– Ah oui? c’est possible…

– Oui oui, je me souviens très bien de vous… J’avais des douleurs dans la poitrine, vous m’aviez dit que c’étaient des douleurs intercostales… Et ben en fait, c’était un cancer. »

Un ange passe… J’espère qu’il ne me voit pas blêmir, je ressens cette oppression thoracique si particulière, celle de la culpabilité, du « et merde j’ai fait une erreur médicale »… Cependant, l’homme n’en est pas moins désagréable, donc je ne me démonte pas (extérieurement) et lui répond d’un ton que j’espère adapté: surprise, concernée, « professionnelle »…

« Ah bon? En effet, ça n’a rien à voir avec des douleurs intercostales… Comment le diagnostic a-t-il été posé?

– Je suis retourné voir votre collègue, lui il m’a fait passer des examens, et c’est comme ça qu’il a trouvé ce que j’avais… »

J’ai (essayé de ne pas) bredouillé(r) quelque chose d’adapté…

De son côté, il reprend sur le thème « vous abusez de me demander une consultation pour le certificat de mon fils ».

« Ça commence à bien faire, ces histoires de certificats avant CHAQUE course. Parce que franchement, vous le voyez bien qu’il est en forme, et tout façon c’est pas en lui prenant la tension que vous allez trouver quelque chose qui l’empêcherait de faire du sport » (il n’a pas dit « vous n’avez même pas vu que j’avais un cancer », mais il l’a pensé suffisamment fort pour que je l’entende)

« On est juste comme des citrons qu’on presse de tous les côtés, c’est toujours les mêmes qui payent, et après on s’étonne du trou de la sécu, etc etc »

J’avoue qu’à ce stade de la consultation, j’étais (complètement) un peu déstabilisée, je me demandais où j’avais merdé, j’étais plutôt d’accord avec lui sur le fait que s’il pouvait faire du jujitsu cet après-midi, et s’il avait pu faire une course la semaine dernière, il n’y avait aucune raison pour qu’il ne puisse pas en faire une demain…

Mais merde, quoi… Pourquoi je devrais travailler gratuitement, même si en l’occurrence j’estime que faire ce genre de certifalacon n’est pas « mon travail » tel que je l’entends…

« Et puis je n’ai pas sa carte de sécu, vous pourriez passer la mienne?

– Non, je ne peux pas passer votre carte si ce n’est pas vous que j’ai examiné.

– Oui enfin bon, vous POUVEZ la passer, c’est juste que vous ne VOULEZ pas.

– Effectivement, mais je vais vous faire une feuille de soins, ça ne pose pas de problème…

– Ben si, ça pose un problème, je ne serai pas remboursé, vu que les feuilles, on oublie toujours de les renvoyer, tellement on est habitué avec la carte maintenant… Donc la sécu elle va se faire du fric sur notre dos, encore, alors que nous on cotise, etc etc »

Je commence à rédiger stoïquement la feuille de soins…

« En plus, comme vous n’êtes pas son médecin traitant, je ne serais même pas remboursé complètement, c’est bien ça? »

Je pense que d’autres que moi l’auraient déjà remis à sa place, mais ça je ne sais pas faire… J’ai donc coché « médecin traitant de substitution », et lui ai proposé d’attendre un peu pour encaisser son chèque…

« Non, c’est pas la peine, c’est pas l’argent le problème… » a-t-il conclu.

Ah bon?? Et c’est quoi, alors, le problème??

Je ne lui ai évidemment pas posé la question, je ne veux même pas connaitre sa réponse!… Mais cette consultation m’a laissée abasourdie, et j’ai eu du mal à me concentrer sur la patiente suivante je l’avoue…

Entre temps, j’ai quand même consulté son dossier histoire de voir comment s’était passé le diagnostic de son cancer… J’ai constaté qu’il n’a reconsulté qu’un an après m’avoir vue, avec un amaigrissement de 3 kg et une adénopathie sous-angulo-maxillaire… Forcément, c’est autre chose que des douleurs thoraciques atypiques… Et en regardant ce que j’ai écrit dans le dossier à l’époque, je lui avais proposé de passer une radio, proposition qu’il avait déclinée « car il avait peur qu’on lui trouve un  cancer du poumon ». Il envisageait plutôt de passer un examen de médecine préventive à la CPAM…

Cette consultation me laisse un gout amer…

Même si finalement je pense « ne rien avoir à me reprocher » concernant ma prise en charge initiale, cet épisode contribue à entamer encore un peu ma confiance en moi… Même si je sais qu’il n’y a pas de raison…

C’est plus fort que moi…

 

** Si vous vous sentez personnellement concerné par ce billet, ayant l’impression de vous y reconnaitre ou d’y reconnaitre un de vos proches, n’hésitez pas à m’en informer afin d’y remédier.