Manipulation

Le samedi matin, c’est consultations libres. Ce matin-là, en allant chercher le patient suivant, un homme debout dans la salle d’attente m’interpelle: « Docteur, je peux juste vous parler? » Euh, oui, bien sûr…

Je le reçoit dans le hall, il est accompagné de son fils de 16 ans.

« Mon fils fait des courses à pieds le WE, pour différentes occasions, il en a déjà fait 3 ces derniers mois et à chaque fois ils veulent un papier du médecin… Je viens voir si vous pouvez me le signer sans passer en consultation. »

Et bien, comment vous dire… Non.

« Punaise c’est pas possible, il a déjà fait plusieurs courses ces derniers mois, il fait une compétition de jujitsu cet après-midi, il est apte pour le sport, c’est clair, alors pourquoi me redemander de passer chez le médecin à chaque fois?? »

Et bien cher Monsieur, ce n’est pas moi qui fixe les règles, donc si on vous demande un certificat médical, je peux vous en faire un, mais ce sera en consultation. Si j’avais déjà examiné votre fils et rédigé ces précédents certificats, il est évident que je n’aurais pas eu besoin de le voir… D’ailleurs, je me demande pourquoi vous n’avez pas passé un coup de téléphone au médecin qui l’a vu les autres fois, il aurait peut-être eu la même attitude…

« C’est ce que j’ai fait, mais c’était une remplaçante, et elle voulait aussi le voir en consultation. Donc je suis venu ici en pensant que vous, vous pourriez me faire le papier comme ça. »

Et bien non… Donc soit vous voulez que JE fasse ce (putain de) certificat (à la con) et on passe dans mon bureau (et même je fermerai les yeux sur le fait que vous avez grillé la place de 2 autres patients), soit vous ne voulez pas auquel cas je ne vous retiens pas…

Contre toute attente, il accepte la consultation, et nous voilà dans mon bureau. Là, il recommence son laïus, comme quoi « c’est pas normal, etc etc… » Je répète que ce n’est pas moi qui fixe les règles, mais que j’essaye de les respecter, aussi stupides soient-elles, soit dit en passant.

Il semble accepter le principe, et change de sujet:

« Je suis venu vous voir une fois, quand votre collègue n’était pas là…

– Ah oui? c’est possible…

– Oui oui, je me souviens très bien de vous… J’avais des douleurs dans la poitrine, vous m’aviez dit que c’étaient des douleurs intercostales… Et ben en fait, c’était un cancer. »

Un ange passe… J’espère qu’il ne me voit pas blêmir, je ressens cette oppression thoracique si particulière, celle de la culpabilité, du « et merde j’ai fait une erreur médicale »… Cependant, l’homme n’en est pas moins désagréable, donc je ne me démonte pas (extérieurement) et lui répond d’un ton que j’espère adapté: surprise, concernée, « professionnelle »…

« Ah bon? En effet, ça n’a rien à voir avec des douleurs intercostales… Comment le diagnostic a-t-il été posé?

– Je suis retourné voir votre collègue, lui il m’a fait passer des examens, et c’est comme ça qu’il a trouvé ce que j’avais… »

J’ai (essayé de ne pas) bredouillé(r) quelque chose d’adapté…

De son côté, il reprend sur le thème « vous abusez de me demander une consultation pour le certificat de mon fils ».

« Ça commence à bien faire, ces histoires de certificats avant CHAQUE course. Parce que franchement, vous le voyez bien qu’il est en forme, et tout façon c’est pas en lui prenant la tension que vous allez trouver quelque chose qui l’empêcherait de faire du sport » (il n’a pas dit « vous n’avez même pas vu que j’avais un cancer », mais il l’a pensé suffisamment fort pour que je l’entende)

« On est juste comme des citrons qu’on presse de tous les côtés, c’est toujours les mêmes qui payent, et après on s’étonne du trou de la sécu, etc etc »

J’avoue qu’à ce stade de la consultation, j’étais (complètement) un peu déstabilisée, je me demandais où j’avais merdé, j’étais plutôt d’accord avec lui sur le fait que s’il pouvait faire du jujitsu cet après-midi, et s’il avait pu faire une course la semaine dernière, il n’y avait aucune raison pour qu’il ne puisse pas en faire une demain…

Mais merde, quoi… Pourquoi je devrais travailler gratuitement, même si en l’occurrence j’estime que faire ce genre de certifalacon n’est pas « mon travail » tel que je l’entends…

« Et puis je n’ai pas sa carte de sécu, vous pourriez passer la mienne?

– Non, je ne peux pas passer votre carte si ce n’est pas vous que j’ai examiné.

– Oui enfin bon, vous POUVEZ la passer, c’est juste que vous ne VOULEZ pas.

– Effectivement, mais je vais vous faire une feuille de soins, ça ne pose pas de problème…

– Ben si, ça pose un problème, je ne serai pas remboursé, vu que les feuilles, on oublie toujours de les renvoyer, tellement on est habitué avec la carte maintenant… Donc la sécu elle va se faire du fric sur notre dos, encore, alors que nous on cotise, etc etc »

Je commence à rédiger stoïquement la feuille de soins…

« En plus, comme vous n’êtes pas son médecin traitant, je ne serais même pas remboursé complètement, c’est bien ça? »

Je pense que d’autres que moi l’auraient déjà remis à sa place, mais ça je ne sais pas faire… J’ai donc coché « médecin traitant de substitution », et lui ai proposé d’attendre un peu pour encaisser son chèque…

« Non, c’est pas la peine, c’est pas l’argent le problème… » a-t-il conclu.

Ah bon?? Et c’est quoi, alors, le problème??

Je ne lui ai évidemment pas posé la question, je ne veux même pas connaitre sa réponse!… Mais cette consultation m’a laissée abasourdie, et j’ai eu du mal à me concentrer sur la patiente suivante je l’avoue…

Entre temps, j’ai quand même consulté son dossier histoire de voir comment s’était passé le diagnostic de son cancer… J’ai constaté qu’il n’a reconsulté qu’un an après m’avoir vue, avec un amaigrissement de 3 kg et une adénopathie sous-angulo-maxillaire… Forcément, c’est autre chose que des douleurs thoraciques atypiques… Et en regardant ce que j’ai écrit dans le dossier à l’époque, je lui avais proposé de passer une radio, proposition qu’il avait déclinée « car il avait peur qu’on lui trouve un  cancer du poumon ». Il envisageait plutôt de passer un examen de médecine préventive à la CPAM…

Cette consultation me laisse un gout amer…

Même si finalement je pense « ne rien avoir à me reprocher » concernant ma prise en charge initiale, cet épisode contribue à entamer encore un peu ma confiance en moi… Même si je sais qu’il n’y a pas de raison…

C’est plus fort que moi…

 

** Si vous vous sentez personnellement concerné par ce billet, ayant l’impression de vous y reconnaitre ou d’y reconnaitre un de vos proches, n’hésitez pas à m’en informer afin d’y remédier.

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11 réflexions au sujet de « Manipulation »

  1. C’est très destabilisant ce genre de situation.
    Perso, quand on m’agresse comme ça sur un reproche d’une consultation antérieure, je rouvre le dossier et je reprend avec le patient. tant pis pour le temps perdu. Ca permet de désamorcer et de remettre à sa place certains qui se croient tout permis. Bien sur, il faut pour cela être déjà fort au fond et avoir confiance en soi-même en se donnant les moyens de bosser correctement (sans faire les choses sur les coins de table, par ex) se répétant qu’on est humain et que l’erreur arrive, malgré tout.
    Ce type-là est un manipulateur de l’extrême. Je te conseille l’excellent « traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » qui permet à ceux qui, comme toi et moi, sont un peu trop gentils et facilement attaquables, de rester la tête hors de l’eau.
    Un derniers conseil qu’on m’a donné sur twitter : chante dans ta tête quand l’autre en face est trop con et agressif. Chanter Fernando de Abba marche très bien.
    Des biz

  2. Imagine que tu aies accepté le grigri vite fait sur un coin de table et qu’il arrive n’importe quoi au gamin dans sa compétition, ce genre de pénible serait le premier à te reprocher de ne l’avoir « même pas examiné »… et le pire c’est qu’il aurait raison…

  3. Du début à la fin, le père de l’ado mène la consultation tambour battant.
    Mêlant le passé avec le présent, sa situation avec celle de son fils. Il sème le chaos.
    A tel point que la fin de la consultation est prévisible. Il sortira insatisfait.
    Certes, ce n’est pas fréquent mais ce n’est pas anodin pour autant.
    Les 2 attitudes possibles sont respectables. Aller sous l’orage en étant bien équipé et rester sous abris en attendant que le vent molisse. Il n’y a pas là, à priori, de bonnes ou mauvaises solutions.
    Merci pour ce récit authentique.

  4. Je ne suis pas médecin mais j’ai vécu avec une personne extrêmement manipulatrice qui retournait toujours les situations à son avantage et me déstabilisait. J’ai fini chez un psychiatre qui m’a affirmé que j’étais une personne saine et solide psychologiquement parce que d’après les faits relatés le manipulateur en question était redoutable.
    Conclusion : Se remettre en question c’est bien. Mais lorsqu’on a à faire à des manipulateurs (comme ce monsieur), il faut savoir se protéger et lorsqu’on est seul(e), faire de un peu d’autosatisfaction pour se remonter le moral.
    Médecin n’est pas un métier de tout repos. Bon courage.

  5. Tu as eu 100% raison d’imposer une consult, tu n’aurais pas dû faire de feuilles de soins (acte non remboursable, bien fait pour lui). Cela dit je comprends que tu aies été déstabilisé par ce qu’il t’a dit, et qui était injustifié comme tu as pu le voir après. Conclusion : ne jamais se laisser déstabiliser par un patient, et ne pas accepter de se laisser maltraiter. Cet homme est un manipulateur pervers, un harceleur ! Bon j’exagère. Mais tu n’as rien fait de mal, reprends ta confiance en toi. Facile à dire, il faut essayer de l’appliquer maintenant…

  6. C’est un beau témoignage que tu nous apportes là.
    On fonctionne sans doute pas de la même manière mais je pense que ton attitude, fidèle à tes convictions, te grandit. Quant au patient, il a sûrement des comptes plus profonds et qui dépassent le cadre de ta consultation à régler, tu ne peux rien y faire, il est sans doute mal à l’aise et cela l’amène à partager cette amertume. Le voir et le comprendre (l’empathie) est une chose, compatir en est une autre, hors du cadre de notre métier.
    Au plaisir de te lire encore, bon courage pour la suite.

  7. Une histoire très forte, qui illustre à merveille le fait que, même sûre de sa bonne foi de de ses propres compétences (ici, lorsque tu rouvres finalement le dossier du monsieur et redécouvre la consultation qu’il t’avait décrite comme « à charge ») on reste sensible à l’image que les patients ont (et nous renvoient) de nous… Et que l’attitude à adopter lors d’une prochaine rencontre est difficile à définir : des excuses ? (mais t’excuser de quoi ?) ; des explications ? (mais tu aurais peut-être le sentiment de te justifier). Visiblement, cet homme était dans un état de profonde inquiétude voire de déni quand tu la rencontré la première fois, et, confronté à l’insurmontable (le cancer) il préfère rejeter la faute sur un autre que d’accepter que « c’est comme ça, et que c’est injuste ». Les 5 étapes du deuil, nous les avons apprises, mais comment réagir lorsqu’une de ces cinq étapes remet cause notre intégrité personnelle et professionnelle… ?
    Bonne continuation à toi. J’espère que tu vas réussir à « te retrouver ».
    Bises.

  8. KO dès le 1er round ! Récit percutant qui pose plusieurs questions: utilité des VNCI sportives (j’aurais tendance à dire globalement oui même si là c’est complètement con, et puis faire un certif sans voir le patient ça peut être risquer surtout avec ce genre de personnage). Et puis surtout ce discours très accusateur, déstabilisant qui interroge sur la possibilité d’une relation patient- médecin avec ce monsieur. Évidemment que tu n’as rien à te reprocher mais lui avait probablement besoin de trouver un coupable, une « raison » à sa maladie, dc ne pas prendre trop personnellement ces remarques.

    • Pour ce qui est de faire le certif sans examen, franchement je pense que je ne risquais pas grand chose de plus que de le faire en lui prenant la tension et en l’auscultant…
      Sincèrement, un examen clinique n’est quand même pas très sensible pour détecter une contre-indication à la pratique du sport (quelles peuvent-elles être, au fait, chez un jeune de 16 ans sans antécédents??), et je n’avais aucun élément dans le dossier concernant ses antécédents éventuels… En plus vu comme il m’avait déjà embrouillée, je ne suis pas sûre que ma concentration était maximale…
      J’aurais économisé du temps et de l’énergie en signant vite fait sur un coin de bureau. Le truc c’est que je travaille en ce moment à retrouver la rigueur que j’ai eu tendance à perdre ces 3 dernières années, sur les prescriptions, les génériques, les antibios… Les renouvellements « représenté pas son épouse », les « dépannage de pilule par téléphone », etc… J’essaye de retrouver mon âme!… (tiens, ça me donne une idée de billet!)
      Quant à lui, si je le revois, je serai prête à l’accueillir ;)

  9. Surtout que pour un certifalacon de sport, selon « les règles », tu ne devais pas lui faire de feuille de soin! Je crois que ce genre de situations arrivent à tout le monde, comme tu le dis dans le titre, il y des personnes (pervers?) qui aiment bien rendre l’autre mal à l’aise. Il est certain que tu n’as rien fait de mal.

    • Ah oui c’est vrai en plus, la question du remboursement n’aurait même pas du se poser! J’avoue que cette règle là, je ne l’applique pas…
      Au fil des jours, on apprend à reconnaitre les personnalités toxiques, et on prend moins les choses personnellement… Mais parfois on est encore surpris, surtout quand ils trouvent la faille (pour moi, la confiance en soi)

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